Aller au contenu

Le bois dans l’artisanat marocain : thuya, cèdre et zouak

Thuya d’Essaouira, cèdre de l’Atlas, bois peint : ce que sont ces bois et ces techniques, pourquoi leurs forêts sont sous pression, et comment entretenir et choisir un objet.

Coupe tournée dans une loupe de bois
Sommaire 8 parties

Trois matières dominent le travail du bois dans l’artisanat marocain. Le thuya de Berbérie, et surtout sa loupe, sert à la marqueterie et aux petits objets d’Essaouira. Le cèdre de l’Atlas habille plafonds, portes et boiseries, sculptés ou peints. Le zouak, enfin, n’est pas un bois mais la peinture traditionnelle sur bois, volontiers posée sur du cèdre. Les deux essences subissent une forte pression : savoir d’où vient un objet fait partie de son choix.

Ce guide rassemble ce qu’il faut savoir pour reconnaître ces bois, comprendre les techniques, entretenir un objet ou une boiserie et acheter avec discernement.

Matières citées

  • Loupe de thuya Marqueterie, coffrets et petits objets (artisanat d'Essaouira).
  • Cèdre de l'Atlas Plafonds sculptés et peints, portes, boiseries traditionnelles marocaines.
  • Zellige Murs, crédences, fontaines, sols peu sollicités.
  • Tadelakt Salles de bains, douches, hammams, vasques, niches.
Composer une planche avec ces matières

Le thuya de Berbérie, bois d’Essaouira

Le thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata), aussi appelé thuya de Barbarie ou cyprès de l’Atlas, est un conifère de la famille des cyprès. Il pousse dans les montagnes de l’Atlas au Maroc, en Algérie et en Tunisie, avec deux petites populations isolées à Malte, dont il est l’arbre national, et près de Carthagène, en Espagne. En arabe, on le nomme ârâr.

Son bois est recherché depuis longtemps : les encyclopédies rappellent que les tables en thuya étaient très prisées dans l’Antiquité romaine. Essaouira est associée à ce bois depuis l’Antiquité, et ses artisans en ont fait une spécialité : coffrets, plateaux, échiquiers, tables, coffres et mobilier. Les déchets de la filière ont eux aussi un usage : une étude de 2010 indique que la sciure produite par la marqueterie et l’ébénisterie est en grande partie brûlée comme combustible pour les bains maures.

La loupe, la partie la plus recherchée

La loupe est une excroissance du bois à la base du tronc, au niveau de la souche. Son dessin est très tourmenté, veiné et moucheté de brun et de rose. C’est la partie la plus prisée de l’arbre, réservée aux pièces les plus soignées, et une étude publiée en 2018 note qu’elle est devenue un matériau privilégié de l’artisanat marocain.

La loupe impose ses dimensions. Selon Aujourd’hui le Maroc, les artisans en tirent des pièces d’une quarantaine de centimètres au plus ; au-delà, le thuya est associé à d’autres bois et n’apparaît qu’en décor extérieur. Un grand plateau entièrement « en loupe » mérite donc une question : massif, placage ou assemblage ?

La marqueterie d’Essaouira

Dans les ateliers d’Essaouira, la marqueterie consiste à creuser un logement dans le thuya, à y ajuster une petite pièce de matière contrastée, à la coller puis à l’araser au maillet. Un reportage de Fine Woodworking (2008) cite l’ébène, le noyer et le bois d’agrumes parmi les bois incrustés, mais aussi la nacre, le fil d’argent, le cuivre, l’aluminium et l’os de chameau. Les motifs sont surtout géométriques, avec des éléments végétaux ; les surfaces sont ensuite poncées et lustrées, puis passées à l’huile de lin, censée, selon ce reportage, limiter les fentes.

Le cèdre de l’Atlas, bois des plafonds et des portes

Le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica) est endémique du Maroc et de l’Algérie. Au Maroc, il pousse dans le Rif, le Moyen Atlas et l’est du Haut Atlas. Le pays abrite la plus grande surface de cédraies, dont l’essentiel se trouve dans le Moyen Atlas. Son bois est décrit comme fin, léger et aromatique.

C’est l’un des bois les plus estimés du pays. Il a longtemps été employé dans les intérieurs des palais et des médersas, avant de gagner les hôtels et de grands espaces. Il sert surtout aux plafonds, en bois sculpté comme en bois peint. On en fait aussi des coffres, coffrets, étagères et bibliothèques, dont la sculpture associe motifs végétaux (palmettes, entrelacs floraux) et motifs géométriques (chevrons, étoiles). Dans l’art rural, les portes sculptées et peintes du Haut Atlas et les coffres du Rif portent un décor géométrique.

Des plafonds encore mal étudiés

Les plafonds de bois des grands édifices religieux marocains forment un patrimoine de grande valeur, dont certains éléments remonteraient au XIIe siècle. À la Koutoubia de Marrakech, dont la construction a commencé en 1158, les plafonds les plus proches du mur de la qibla appartiendraient à l’époque almohade. Les auteurs d’un article publié par le Victoria and Albert Museum soulignent pourtant qu’aucune étude d’ensemble n’a encore été consacrée aux plafonds du Maroc actuel.

Pour voir ce savoir-faire de près, le musée Nejjarine des arts et métiers du bois, à Fès, occupe un fondouk du XVIIIe siècle, au cœur de la médina de Fès inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Ouvert en 1998, il présente objets du quotidien, outils, instruments de musique et armes. Il a reçu en 2025 le premier label « Musée du Maroc » décerné par la Fondation nationale des musées.

Le zouak, la peinture sur bois

Le zouak (tazouaqt) désigne la peinture traditionnelle sur bois au Maroc. Le menuisier prépare le bois, puis le peintre le décore ; ces artisans sont appelés zawwaqa ou maâlems. Dans cette tradition, l’ouvrage n’est pas considéré comme achevé tant qu’il n’est pas peint. Fès, Marrakech et Chefchaouen sont citées comme des villes de référence.

Les couleurs et le liant

À l’origine, les pigments minéraux étaient liés à la colle de peau, chauffée sur un brasero ; certaines couleurs, notamment sur fond ocre, emploient le jaune d’œuf. Les sources mentionnent aussi des matières végétales et minérales selon les villes : indigo, curcuma, henné, écorce de grenade, paprika, sulfate de cuivre. Les pinceaux sont fabriqués à la main. Une fois sèche, la peinture est protégée par un chiffon imbibé d’huile de lin.

Le geste : du pochoir au filet

Le motif est d’abord dessiné sur un carton, puis découpé pour former un pochoir. On le reporte sur un fond d’ocre rouge à l’aide d’un tampon de poudre. Le peintre remplit ensuite le tracé à main levée. Après séchage, il retire la poudre et souligne les formes de fins filets blancs ou noirs.

Le répertoire mêle feuillages (tawriq), arbres stylisés (tashjir), fleurs et étoiles géométriques nommées selon leur nombre de branches. Les mêmes règles de tracé servent pour le bois sculpté, le plâtre, le métal et le zellige. On trouve le zouak sur des vantaux de portes et de fenêtres, des plafonds, des auvents et des frises, mais aussi sur des tables, tabourets, cadres de miroir et chaises. Pour les artisans interrogés par Aujourd’hui le Maroc, le cèdre excelle dans ce domaine.

Moucharabieh ou mashrabiya : de quoi parle-t-on ?

Le moucharabieh est une cloison ajourée, le plus souvent faite de petites pièces de bois tourné assemblées selon un plan géométrique serré. Il laisse voir sans être vu, adoucit la lumière et favorise la circulation de l’air. Le mot vient de l’arabe mashrabiya, formé sur une racine liée à l’idée de boire : les jarres poreuses qu’on y plaçait rafraîchissaient l’eau par évaporation.

Les encyclopédies rattachent surtout la mashrabiya, baie en encorbellement fermée d’un treillis de bois, au Proche-Orient : les plus anciens témoignages de sa forme actuelle viennent de Bagdad au XIIe siècle, et son usage se généralise à l’époque ottomane, dont Le Caire conserve de nombreux exemples. Le mot désigne aussi la technique elle-même, employée pour des panneaux et du mobilier. Au Maroc, la presse cite le cèdre parmi les bois employés pour les moucharabiehs. Retenez que le même mot recouvre des réalités différentes selon les régions.

Une ressource sous pression

Le thuya

Le thuya couvre environ 545 000 hectares au Maroc selon l’inventaire forestier national de 2013, cité dans une étude publiée en 2022. Cette même étude décrit des pressions humaines multiples : surexploitation du bois, incendies, gemmage et surpâturage. Les encyclopédies décrivent le marché marocain, centré sur la loupe, comme non durable et responsable d’un fort déboisement. À Essaouira, la presse marocaine rapporte une surexploitation passée des forêts proches et la proposition des autorités d’orienter les artisans vers les chutes de marqueterie.

Son statut sur la Liste rouge de l’UICN est rapporté de façon divergente : « préoccupation mineure » pour l’évaluation mondiale de 2011 reprise par les encyclopédies, « en danger » dans certains travaux scientifiques. Le constat de terrain, lui, est partagé : les peuplements marocains reculent. En février 2025, une convention entre le secrétariat d’État chargé de l’Artisanat et l’Agence nationale des eaux et forêts a porté sur l’approvisionnement des artisans de la province d’Essaouira en bois de thuya.

Le cèdre

Le cèdre de l’Atlas est classé « en danger » sur la Liste rouge de l’UICN (évaluation de 2013). Les sources citent l’exploitation du bois, les incendies, la sécheresse et la déforestation comme causes de recul. En Algérie, ses surfaces ont fortement diminué depuis les années 1960.

Ce que cela change pour vous

  • Demandez l’origine du bois et le nom de l’atelier ou de la coopérative.
  • Préférez une pièce qui valorise des chutes, un objet ancien ou une pièce de réemploi à un grand ouvrage neuf en loupe massive.
  • Méfiez-vous des promesses environnementales sans justificatif.

Entretenir les objets et les boiseries

Les institutions de conservation donnent des règles simples, valables pour le thuya comme pour le cèdre.

  • Lumière : évitez le soleil direct, dont les dommages sont cumulatifs et irréversibles. Un voilage suffit souvent.
  • Humidité : le bois gonfle à l’humidité et se rétracte au sec ; ces variations fendent le bois et abîment la finition. Évitez les caves, greniers et garages, où les conditions varient trop.
  • Nettoyage : dépoussiérez avec un chiffon doux et sec ou un pinceau souple. N’imbibez pas le bois.
  • Produits : le bois n’a pas besoin d’être « nourri ». Évitez les produits d’entretien du commerce chargés en huiles ou en silicone, qui laissent une surface collante. Une cire en pâte sans colorant ni parfum, appliquée rarement et en couche fine, suffit sur une finition saine.
  • Bois peint : le zouak se dépoussière au pinceau, sans eau ni produit. Si la peinture s’écaille ou se soulève, ne recollez pas vous-même : consultez un restaurateur.

Pour un meuble plus abîmé, voyez notre guide Restaurer un meuble ancien.

Reconnaître un travail fait main, avec prudence

Aucun indice isolé ne prouve qu’un objet est fait main. Additionnez les observations et posez des questions.

  1. Regardez les incrustations. Une marqueterie ajustée à la main présente de petites variations d’un motif à l’autre. Un décor rigoureusement identique sur plusieurs pièces doit vous interroger.
  2. Examinez les chants et le revers. Ils indiquent s’il s’agit de bois massif, d’un placage ou d’un assemblage de plusieurs bois.
  3. Observez la peinture de près. Le zouak porte la trace d’un remplissage au pinceau et de filets tracés à main levée. Un décor imprimé présente souvent une trame régulière visible à la loupe.
  4. Sentez le bois. Thuya et cèdre sont odorants, mais une odeur peut s’estomper ou être imitée : l’indice reste faible.
  5. Interrogez la provenance. Le secrétariat d’État chargé de l’Artisanat a annoncé en 2025 le lancement de la première indication géographique de l’artisanat marocain, « Produits de Thuya – Essaouira Mogador ». Demandez au vendeur si l’objet en relève et sur quel justificatif.

Le prix, enfin, n’est pas une preuve : un objet cher peut être industriel, un objet modeste peut sortir d’un atelier.

Si vous composez un intérieur autour de ces matières, le Material Lab permet d’essayer l’accord du thuya ou du cèdre avec le zellige et le tadelakt avant d’acheter.

Questions fréquentes

Le thuya est-il une espèce protégée ?

Son statut mondial est rapporté de façon divergente selon les sources, mais celles que nous avons consultées s’accordent sur une forte pression sur les peuplements marocains ; les encyclopédies mettent en cause en particulier le commerce des loupes. En cas de doute, privilégiez les objets anciens, les pièces issues de chutes et les vendeurs capables de justifier l’origine du bois.

Pourquoi le cèdre est-il si présent dans les plafonds ?

Le cèdre de l’Atlas pousse dans les montagnes du pays, son bois est léger, fin et parfumé, et il se prête à la sculpture comme à la peinture. Il est employé de longue date dans les palais et les médersas, notamment pour les plafonds.

Peut-on laver un objet en bois peint ?

Non. L’eau et les produits ménagers peuvent dissoudre ou faire blanchir une peinture ancienne. Un dépoussiérage au pinceau suffit ; pour un nettoyage plus poussé, adressez-vous à un restaurateur ou à un ébéniste habitué au mobilier peint.

Sources consultées

  1. Tetraclinis — Wikipedia en.wikipedia.org
  2. Tetraclinis articulata — Wikipédia fr.wikipedia.org
  3. Le Thuya : Un bois très précieux (Aujourd'hui le Maroc) aujourdhui.ma
  4. Faire des arts du bois de thuya une priorité (Le Matin, 28 juillet 2016) lematin.ma
  5. The Marquetry Artists of Essaouira (Fine Woodworking, 2008) finewoodworking.com
  6. Microstructural characterization and evaluation of certain important physical properties of thuja burl wood (Maderas. Ciencia y tecnología, 2018) redalyc.org
  7. Production et caractérisation de l'huile essentielle de la sciure de bois de Tetraclinis articulata (Vahl) Masters (Bulletin de la Société Royale des Sciences de Liège, 2010) popups.uliege.be
  8. Premier signalement de Thuya [Tetraclinis articulata (Vahl) Mast.] à l'état naturalisé sous bioclimat saharien, bassin de Ouarzazate – Maroc (Geo-Eco-Trop, 2022) geoecotrop.be
  9. Essaouira : Signature de quatre conventions pour la structuration et le développement des écosystèmes de l'artisanat (Maroc.ma, 11 février 2025) maroc.ma
  10. Cèdre de l'Atlas — Wikipédia fr.wikipedia.org
  11. Cedrus atlantica — Wikipedia en.wikipedia.org
  12. Le cèdre : L'art en bois (Aujourd'hui le Maroc) aujourdhui.ma
  13. Timber roof frames in the Maghrib and al-Andalus during the 12th century (Victoria and Albert Museum) vam.ac.uk
  14. La FNM décerne le premier Label "Musée du Maroc" au Musée Nejjarine des arts et métiers du bois de Fès (Maroc.ma, 20 mai 2025) maroc.ma
  15. Tazouaqt — Wikipedia en.wikipedia.org
  16. Moucharabieh — Wikipédia fr.wikipedia.org
  17. Mashrabiya — Wikipedia en.wikipedia.org
  18. Soins de base – Meubles et objets faits en bois (Institut canadien de conservation) canada.ca
  19. Le soin du fini des meubles – Notes de l'Institut canadien de conservation (ICC) 7/2 canada.ca