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Matières

Pigments naturels et minéraux : usages et précautions

Les ocres et les terres colorent les murs depuis la Préhistoire. Ce qu’il faut savoir pour les employer avec le bon liant, et les pigments anciens qu’il vaut mieux ne plus manipuler.

Un pigment est une poudre colorée qui ne se dissout pas : pour tenir sur un mur ou un meuble, il doit être pris dans un liant, chaux, huile, colle ou résine. Les pigments minéraux naturels, ocres et terres en tête, sont simplement extraits et broyés ; ils donnent des jaunes, des rouges et des bruns chauds, stables et couvrants, qui conviennent aux badigeons, aux enduits teintés et aux peintures. Les oxydes de fer de synthèse prolongent cette palette avec plus de régularité. Deux précautions dominent : ne pas respirer les poudres, et laisser de côté les pigments historiques toxiques, céruse au plomb, cinabre au mercure, verts à l’arsenic, que l’on retrouve encore dans de vieilles peintures.

Pigment, colorant, liant : trois mots à ne pas confondre

Le pigment se définit par son insolubilité : il reste en suspension dans le milieu qu’il colore. Le colorant, au contraire, se dissout. C’est pourquoi on teint un tissu avec un colorant et qu’on peint un mur avec un pigment.

Le liant est la colle qui fixe le pigment au support. Il ne se contente pas de le tenir : sa nature peut transformer radicalement l’apparence d’un même pigment. Une même ocre ne donnera pas le même rouge dans un lait de chaux, blanc et mat, et dans une huile, qui l’enrobe d’un film légèrement brillant. Choisir un pigment, c’est donc toujours choisir aussi son liant.

Liant Techniques associées À retenir
Chaux aérienne (chaux éteinte) Badigeons, enduits Liant minéral blanc : il éclaircit le pigment
Huile Peinture à l’huile, mobilier, menuiseries Le pigment est enrobé dans un film
Eau Aquarelle, gouache Techniques à l’eau, sur papier surtout
Œuf Tempera Liant ancien, toujours pratiqué
Résine acrylique Peintures modernes Liant de synthèse

La chaux aérienne, ou chaux éteinte, est un liant de maçon qui fait prise lentement à l’air, par carbonatation. C’est elle qui donne aux badigeons leur velouté. Mais c’est aussi un produit agressif, sur lequel nous revenons plus bas.

Les ocres, une palette sortie du sol

L’ocre est une roche ferrique : une argile colorée par un hydroxyde de fer. Selon le minéral présent, elle tire vers le rouge (hématite), le brun (limonite) ou le jaune (goethite). Une calcination à environ 700 °C transforme une ocre jaune en ocre rouge : c’est l’origine des ocres dites « brûlées ».

La France possède ses propres gisements, en Bourgogne, dans les monts de Vaucluse, au Colorado provençal et autour de Roussillon. Les dernières carrières en activité se trouvent à Gargas, dans le Vaucluse, et à Saint-Amand-en-Puisaye, en Bourgogne. La Société des Ocres de France, créée en 1901, exploite la carrière de Gargas et transforme le sable ocreux dans son usine d’Apt. L’histoire industrielle du pays d’Apt commence avec Jean-Étienne Astier, premier fabricant d’ocre à Roussillon, qui mit au point un procédé pour séparer le pigment du sable. Au début du XXe siècle, la production du pays d’Apt atteignait 36 000 tonnes.

La préparation des pigments minéraux naturels se limite à un broyage. C’est ce qui fait leur charme et leurs limites : d’un gisement à l’autre, d’un lot à l’autre, la teinte varie. À côté des ocres, les autres terres naturelles, terre de Sienne et terre d’ombre, naturelles ou brûlées, complètent la gamme des bruns et des roux.

Les oxydes : la régularité de la synthèse

Les pigments minéraux de synthèse sont fabriqués à partir de sulfures et d’oxydes métalliques : fer, plomb, cadmium, chrome. Les plus employés en décoration sont les oxydes de fer, qui reproduisent les teintes des terres de façon plus constante : oxyde de fer rouge, noir de mars, mais aussi le vert oxyde de chrome.

Faut-il préférer la terre ou l’oxyde ? Ce n’est pas une affaire de noblesse. La terre offre des teintes plus subtiles et plus irrégulières, appréciées sur le bâti ancien ; l’oxyde garantit qu’un réassort aura la même couleur que le premier lot. Pour un grand mur à reprendre dans dix ans, cet argument pèse.

Les pigments historiques qu’on ne manipule plus

Une partie de la palette ancienne était toxique. Ces pigments ne se vendent plus, ou plus pour l’usage domestique, mais ils restent présents dans les couches de peinture des bâtiments et des meubles anciens.

  • La céruse, ou blanc de plomb. L’INRS rappelle que le plomb a longtemps servi de pigment de peinture, sous le nom de céruse, malgré sa toxicité. Le jaune de Naples, obtenu à partir de plomb, a été abandonné pour la même raison.
  • Le cinabre. C’est un sulfure de mercure (HgS). Sa couleur rouge reste intense même réduit en poudre, ce qui en a fait un pigment recherché. Le vermillon a la même formule, mais il est produit par synthèse. La présence de mercure confère au cinabre une toxicité certaine, et sa forme pulvérulente impose des mesures strictes de protection.
  • Les verts à l’arsenic. Le vert de Scheele, généralement décrit comme un hydrogénoarsénite de cuivre, a servi au XIXe siècle à teindre les papiers peints, les peintures, des bougies et même certains jouets d’enfants. Le vert de Paris, ou vert de Schweinfurt, devait améliorer sa stabilité ; tous deux ont été remplacés par le vert de cobalt, beaucoup moins toxique. L’arséniate de cobalt est lui aussi qualifié de très toxique.
Pigment Élément en cause Où le retrouver aujourd’hui
Céruse (blanc de plomb) Plomb Peintures anciennes de murs, boiseries, volets
Jaune de Naples historique Plomb Peintures anciennes
Cinabre, vermillon Mercure Objets peints anciens, collections
Vert de Scheele, vert de Paris Arsenic Papiers peints et objets du XIXe siècle

Le plomb est le cas le plus fréquent dans les logements. Selon l’INRS, il pénètre dans l’organisme par le nez, sous forme de poussières ou de fumées, ou par la bouche, via des mains sales ou des aliments souillés ; il ne traverse pas la peau. Il s’accumule surtout dans les os, où il peut rester plusieurs dizaines d’années, et l’exposition régulière provoque des troubles regroupés sous le nom de saturnisme. Les enfants y sont particulièrement sensibles.

Ces gestes s’appliquent directement à la restauration de mobilier : notre guide pour restaurer un meuble détaille les étapes de décapage.

Manipuler une poudre fine : les gestes de base

Même un pigment sans toxicité particulière reste une poudre très fine, qui se met facilement en suspension. Quelques habitudes limitent l’exposition :

  1. Lisez la fiche de données de sécurité du produit avant de l’ouvrir. C’est elle qui indique les dangers propres à ce pigment et les protections adaptées, notamment pour les pigments d’artiste modernes à base de cadmium ou de cobalt.
  2. Versez la poudre lentement, au ras du récipient, à l’abri des courants d’air.
  3. Empâtez-la d’abord avec un peu de liquide pour former une pâte, avant de l’incorporer au liant : une poudre mouillée ne vole plus.
  4. Nettoyez à l’humide, jamais au balai.
  5. Lavez-vous les mains et ne mangez pas pendant le travail.

La chaux appelle une vigilance particulière. L’hydroxyde de calcium est un alcali agressif, reconnu corrosif et irritant pour la peau et les muqueuses ; il peut causer des atteintes oculaires graves en cas de projection, et il irrite les voies respiratoires.

Où les terres donnent le meilleur

Les pigments minéraux trouvent leur place partout où le liant est lui-même minéral ou traditionnel.

  • Les badigeons de chaux. La chaux étant blanche, elle éclaircit le pigment : un badigeon donne toujours une couleur plus douce que la poudre pure. La couleur se construit par couches successives, et la teinte définitive n’apparaît qu’après séchage complet. Vérifiez auprès du fournisseur que le pigment est indiqué comme compatible avec la chaux, et respectez la charge maximale qu’il préconise.
  • Les enduits teintés dans la masse. Le pigment est mélangé à l’enduit avant application : la couleur fait partie de la matière, elle ne s’écaille pas. Les enduits à la chaux décoratifs, comme le tadelakt, se prêtent à cette approche.
  • Les peintures à l’huile. Sur le bois, les ocres liées à l’huile donnent des teintes profondes, appréciées sur le mobilier et les menuiseries anciennes.

Pour orienter une teinte, partez des familles. Les ocres jaunes ouvrent sur les jaunes chauds et les beiges ; les ocres rouges et brûlées sur les roux et les terres cuites ; les terres d’ombre sur les bruns. Le pilier couleurs présente chaque famille et ses nuances.

Une piste de travail, toujours à tester : partez d’une base claire, chaux ou blanc, ajoutez la terre par petites touches, et notez chaque essai. Une pointe de terre d’ombre suffit souvent à calmer une ocre trop vive. Appliquez chaque essai sur un échantillon du vrai support, laissez sécher, et regardez-le à la lumière de la pièce, le matin et le soir.

Un code HEX n’est pas une recette

Les outils numériques décrivent une couleur par un code HEX : c’est une couleur d’écran, en lumière émise. Un mélange de pigments fonctionne à l’inverse, par absorption de la lumière : il est soustractif, et son résultat dépend du liant, du support, de l’épaisseur et de l’éclairage. Un même code ne correspond donc à aucune dose de pigment. Le Color Lab sert à composer et à comparer des teintes à l’écran ; l’échantillon, lui, reste le seul juge sur le mur.

Sources

Pages consultées pour la rédaction de cet article. Les valeurs propres à un produit renvoient à la fiche technique de son fabricant.

  1. Ocre — Wikipédia fr.wikipedia.org
  2. Pigment — Wikipédia fr.wikipedia.org
  3. Cinabre — Wikipédia fr.wikipedia.org
  4. Vert de Scheele — Wikipédia fr.wikipedia.org
  5. Plomb. Prévenir les expositions professionnelles au plomb - Risques chimiques - INRS inrs.fr
  6. Hydroxyde de calcium — Wikipédia fr.wikipedia.org

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